Ils sont critiques d'art, ou bien artistes exposant.
Écoutez les parler du travail de Zlatko GLAMOCAK.
 

Voici ce que dit Catherine Cazalé.
( Diplômée de Philosophie. Critique d ‘art contemporain, elle enseigne l' Histoire de l’art dans le supérieur et dirige la revue d art et de littérature "Cargos" )





Sculpteur le cri plutôt que l’horreur

Comment appréhender une oeuvre dont la singularité ne tient pas seulement à la chose représentée mais aux forces qui l'animent? Peut-être, sûrement même, en débarrassant notre regard des clichés auxquels il fait appel pour rabattre ce qui est vu dans les limites du connu.

Bien sûr, on pourrait dire que Zlatko Glamocak sculpte le corps vécu et que, faisant, il nous donne une version expressionniste du déchaînement de la bête dans « l'homo modernus ». Mais ce serait à la fois en dire trop et pas assez ... Pourquoi? parce que « le corps vécu est encore peu de chose par rapport à une Puissance plus profonde et presque invivable »(1), fut-elle animale.

Capter les forces pénétrantes, insupportables, qui s'exercent à la fois dans et sur les corps, voilà ce que Zlatko Glamocak s'emploie à figurer.

D'abord en ôtant leur enveloppe de peau qui, en protégeant, fait écran. Ce n'est qu'à cette condition que peuvent apparaître les forces de pression, de dilatation, de contraction, d'aplatissement et d'étirement, à l'oeuvre dans un corps non pas immobile, mais comme arrêté dans son mouvement. Disant cela, je ne peux pas m'empêcher de rapprocher les pièces de l'artiste des plâtres réalisées à Pompei dans les empreintes laissées par les corps agonisant sous la charge de la lave en fusion. À ceci près que notre homme ne se satisfait pas de la théâtralité de ce réalisme, même si les tensions se libèrent sur la scène, ce qui l'intéresse c'est comment elles se sont formées avant que le rideau ne se lève, au moment où les acteurs du drame circulaient dans les coulisses et les cintres.

Dès lors ce qui est donné à voir est ce que l'on ne doit évidemment pas montrer.
En ce sens, et en ce sens seulement, chaque pièce de Glamocak peut être qualifiée obscène. Ce n'est donc pas par hasard que décor, outillage, et socles de ses sculptures empruntent à ceux de lieux habituellement interdits au regard (hôpitaux, morgues, ossuaires ... ). En choisissant de conserver les coordonnées figuratives de la représentation gothique - quitte à les pousser pour rendre visibles les énergies libérées - Zlatko Glamocak, assume un rôle de documentaliste proche de celui endossé par Velasquez...

Si la comparaison avec l'artiste Espagnol n'excède pas cette remarque, on peut en revanche établir une parenté entre le sculpteur Yougoslave, le Viennois Franz Mesersmith et le peintre Irlandais Francis Bacon. Leur filiation tient autant à la façon dont ils procèdent qu'à leur vision du cri qu'ils considèrent comme un des plus hauts objets de l'art.

Tous les trois ont en effet réussi à représenter ce que Gilles Deleuze appelle « les forces qui ne se confondent pas du tout avec le spectacle visible devant lequel on crie, ni même avec les objets sensibles assignables dont l'action décompose et recompose notre douleur » 1.

Faire équivaloir le travail de Zlatko Glamocak à celui des Actionnistes Viennois ou aux représentants du Body Art - comme certains l'ont fait - ne me parait pas abusif, mais réducteur.

Les mises en espace du sculpteur, dont certaines accumulent les détails naturalistes (prothèses d'invalides, mâchoires et yeux artificiels, morceaux de squelettes ... ) sont très éloignées de celles des performances des courants cités. Glamocak ne se met pas en scène. Il interroge toutes les scènes y compris celles artistiques.

L'expression de son « je » est autant dans le cri échappé des lèvres de ses Sainte - Thérèse que dans les os brisés de son Corps Separatum, ou les concrétions de Eine kleine Nachtmusic. Des oeuvres réalisées à partir de matériaux synthétiques (résine, epoxy) dont la manipulation met, à chaque fois, l'artiste en situation de danger.

À la ville, Zlatko Glamocak, raconte - à qui veut l'entendre - qu'il aurait pu être boxer, mais dans ce cas, ce n'est pas à Paris qu'il aurait élu domicile, mais à New-York... Comprenne qui voudra.

Catherine Cazalé

1) Gilles Deleuze, Logique de la Sensation, Ed de la Découverte, Paris, 1981.

haut de page / top of this page