Ils sont critiques d'art, ou bien artistes exposant.
Écoutez les parler du travail de RV MILOUX.
 

Voici ce que dit Olivier KAEPPELIN dans "la retraite des images" :





DERRIÈRE LA VITRE

"Tout dormait comme si l'univers entier était une vaste erreur » Jean-Luc Godard.

La peinture permet-elle d'approcher un corps, de le toucher ? La peinture permet-elle de congédier l'absence ? De traverser l'espace réel, le plan de la toile pour atteindre, embrasser, celle qui n'est plus là ?
D'ailleurs s'agit-il d'une morte, d'une disparue ? A-t-elle seulement jamais existé ? Est-elle cet objet d'un désir sans objet à qui seule la peinture donnerait corps ?
Vouloir retrouver ? Vouloir engendrer ? La peinture n'est-elle que sur le versant du désir ou accomplit-elle le plaisir et la jouissance ? Permet-elle cette lente ou soudaine conversion de l'un en l'autre ? Gasiorowski confessait "qu'il vivait, dans l'intimité la plus achevée de « PEINTURE », lié physiquement, la relation la plus étroite, une aventure d'ordre quasiment sexuel et très intense, l'orgasme partagé". Il nommait donc la jouissance mais qu’elle était cette jouissance "quasiment" sexuel et que recelait l'espace de ce "quasiment" ?
Peut-il y avoir jouissance s'il y a image ou faut-il, pour qu'il y ait jouissance, qu'il n'y ait pas figure mais seulement substance, substance indifférenciée, déposée, appliquée, lancée sur la surface ?
La construction d'images, n'implique-t-elle pas la distance, la fuite et la disparition ?
Le peintre qui peint des images peut-il épouser « Peinture » ou n'a-t-il devant lui qu'une éternelle fiancée qui invite à plus de peinture et à « plus et plus » d'images, pour ne pas se livrer.

RV Miloux travaille avec des figures, celles de la Peinture comme celles de l'histoire. il ne fait pas mystère de ce qui le porte vers les grandes icônes féminines de l'art ancien. Il veut aller "sous leurs robes", celles des madones de Piero Della Francesca comme celles des personnages de Vermeer. Certaines sont maculées, " comme un crachat au voile des saintes femmes ", par d'étranges taches. Il se saisit de leur représentation. Il impose cette prise et simultanément se l'interdit ou c'est l'image même qui l'empêche. Toujours est-il que les figures vers lesquelles il se porte, dans le même temps, s'éloignent. Elles donnent le sentiment d'enfermement dans un bloc translucide et froid, incluses dans une résine transparente écartant toute immédiateté de contact. Ainsi se les approprie-t-il ; les décolorant, les recolorant, les manipulant mais sans jamais créer aucune proximité. Elles se promettent et se dérobent.
Est-ce d'elles que le peintre cherche à s'approcher ou, à mieux lire ses titres, n'est-ce pas plutôt sous les robes de Piero, ou celles de Vermeer qu'il désire aller. Ce sont les peintres et la peinture qu'il désigne. Et être sous les robes, c'est être dans les jupes comme les enfants le sont, dans celles de leur mère. Leur mère-peinture, par exemple, avec ce seul désir, nous l'avons vu, où elle lui intime de demeurer.
La question est alors celle de l'hypothèse de la réalisation de ce désir que la peinture l'oblige à contourner. Le peintre, tourne autour et ainsi ne l'aborde-t-il pas sans médiation. Il la fait « sortir » du mur, en lui donnant le statut de sculpture. Il cherche un corps mais la peinture, rétive, lui renvoie cette question: " Peut-on peindre ce corps aujourd'hui ?" Faisant entendre, en écho, cette autre question qui est à son origine : " Peut-on encore peindre un corps humain après Auschwitz ?" après les corps suppliciés, détruits, aliénés à l'objet auxquels les tortionnaires imaginaient les réduire.

« La peinture est-elle plus qu'une suite d'ingrédients définitivement séparés de l'image du corps ? « est une des interrogations majeures de l'oeuvre d'RV Miloux. La peinture est-elle plus qu'une conversation avec des spectres, mais des spectres moins « vifs » que ceux qui vivaient encore dans les corps des camps évoqués par Geneviève De Gaulle-Anthonioz' : " Ces êtres, encore vivants, n'avaient déjà plus de regard. J'aurais dû éprouver de la compassion, ce qui m'atteignait, c'était le désespoir " Vous qui entrez, laissez ici, toute votre espérance" dit Dante dans l'enfer.". L'oeuvre d'RV Miloux distille ce désespoir mais peut-on peindre sans espérance ? Peut-on avancer une forme dans l'espace, sans l'espoir qu'elle soit plus vivante que les éléments qui la composent. Peut-on faire naître, si « ce qui vient » n'est pas attendu.

La réponse est dans ces notes de Miloux "la peinture est ma dernière épouse, elle saura décorer mes os " énonçant ainsi un futur clos, mais aussi dans cette phrase qu'il écrit « j'entends la peinture cogner à la porte » au coeur du présent de son oeuvre. RV Miloux ouvre cette porte et dans son atelier, la peinture est partout. Il va vers elle, vers des êtres dont les images, comme l'indiquent ses titres, font « retraite » mais qu'il va chercher, pour les amener à l'éclosion vers la surface afin de contredire les corps d'Auschwitz ou de Birkenau : les "stucks" . Aux corps brisés, morcelés, il oppose une autre substance qui pourrait redonner aux cadavres cette vie que le spectateur leur insuffle en les regardant, en partageant leur souffrance et, peut-être, par la peinture, en voulant les prendre dans leurs bras comme, tous, nous en avons eu le désir à Tolède devant « L'enterrement du comte d'Orgaz », du Gréco. Les sarcasmes du peintre, sont cruels, mais par la même, maintiennent l'ambition que la peinture a de métamorphoser le corps mort en corps vivant et à venir. Ce corps est sans doute inatteignable, toujours au loin, derrière la vitre mais le travail de métamorphose qui le laisse entrevoir, n'est-il pas déjà cette "anima" nouvelle ?
RV Miloux énonce l'hypothèse d'une inversion du mortel en une présence possible. Il répond frontalement à la question « Que peindre et comment peindre après et avec les charniers de ce siècle ? , Aussi paradoxale que cela puisse paraître, son espace voilé est celui non d'un au-delà mais d'un « en deçà » de la naissance : celui d'une naissance possible, comme il en est dans ce fragment d'un poème de Dylan Thomas:

(...) "Encore inengendré, je souffrais vraiment;
Roue des rêves, mes os de lis
Se tordaient en un vivant message chiffré.
La chair était découpée pour croiser les lignes
Des gibets en croix sur le foie
Et de cervelles pleines de ronces froissées,

Ma gorge connut la soif avant la structure De peau et de veines autour du puits Où mots et eaux ensemble sont brassés Jusqu'à la folie de sang qui jaillit" (...)

ou encore chez Geneviève De Gaulle-Anthonioz quand elle écrit:

"Toute la nuit je suis obsédée par la même vision : des têtes qui flottent sur une mer de sang, et elles ont un immonde sourire. Je me réveille avec la vision d'un grand magnolia couvert de fleurs. C'est sous ses branches qu'une amie m'a appris la mort de maman. Comme c'est étrange ma cellule est soudain envahie par son parfum ».

A regarder le diptyque " Auschwitz-paysage ", la sensation est la même qu'à la lecture de ces lignes, nous avons, à la fois, envie de nous arrêter, de laisser les outils au sol ou " de poser la tête sur l'oreiller de l'Olympia de Monsieur Manet et ne plus être " (RV Miloux) et le désir pratique, terriblement concret, que la création permette à nouveau la jouissance du parfum de la pensée, de la vitalité de la substance. De la sentir là, face à face, comme devant une peinture.


Olivier KAEPPELIN

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