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Francis PARENT :
Au fait, c’est quoi L' “ ART CONTEMPORAIN ” ?

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“ Symposium International d’Art Contemporain ”, quel beau titre !
Mais au fait, qu’est-ce que l’ “ Art contemporain ” ?

Après ce questionnement faussement naïf, je n’entends évidemment pas asséner ici une définition immarcescible de ce qu’est —ou serait censée être— une telle appellation ainsi que l’ont fait (pour d’autres appellations) certains confrères dont la prétention didactique est restée dans toutes les mémoires :
“ Qu’est-ce que la sculpture moderne ? ” questionnait, et répondait en ouvres, Margit Rowel à Beaubourg en 1986 ; “ Qu’est-ce que l’Art français ? ” enchaînait, de même, Bernard Lamarche-Vadel au CRAC Midi-Pyrénées la même année...Plus simplement, j’aimerai souligner que, contrairement aux apparences, cette dénomination, aujourd’hui, ne va pas de soi. Car s’il est évident que nous sommes tous “ contemporains ” de ce qui se fait dans notre même temps, toutes les formes d’Art qui se font actuellement —et qui, stricto sensu, devraient donc toutes être “ contemporaines ”— ne se voient pas toutes attribuer forcément ce qualificatif : comme “ l’égalité ” souvent ainsi raillée, certaines sont en effet considérées par une certaine dominance comme étant plus “ contemporaines ” que d’autres !

C’est en tous cas ce qui a fait fond durant tout le “ Débat ” qui fit rage cette dernière huitaine d’années autour de cette notion d’ “ Art contemporain ”. S’il n’est pas le lieu ici de refaire l’historique de cette “ querelle des années 90 ” (par allusion à la “ Querelle du Réalisme ” des années 30) et qui fût en effet —et reste encore, à un moindre degré— d’une violence insoupçonnée en cette matière (1) (puisque des mots comme “ nazis ”, “ fascistes ”, etc., y furent promus au rang d’arguments les plus souvent opposés par l’Officialité à la moindre contestation !), on peut toutefois rappeler qu’effectivement, depuis l’avènement d’une certaine politique culturelle en France (l’après Mai 81), seules certaines formes d’expressions ont été largement promues par les grandes institutions (DAP, Musées, CACs, ...), les circuits d’achat (FRACs, grandes galeries,...), les relais promotionnels (revues spécialisées, catalogues, livres,...). Et que ce sont ces formalismes-là qui, exclusivement, se sont vus attribuer l’appellation (le “ grade ” devrait-on dire ?) d’ “ Art contemporain ” par ces circuits de légitimation officielle. Celles ne possédant pas les spécificités requises étant, sinon éradiquées (heureusement, beaucoup d’artistes et leur périphérie marchande, critique, et autres, relevant de ces catégories, continuent malgré tout à vivre, même s’ils le font plutôt moins bien que les autres !...), du moins marginalisées, “ ringardisées ”, méprisées par ces derniers.

Mais alors, quelles sont ces formes “ excluantes ” (dans le sens; qui excluent les autres) ? Si, il y a peu encore, le téméraire qui osait poser cette question se voyait gratifié des qualificatifs infamants déjà évoqués, aujourd’hui, grâce à cette longue bataille qui n’est pas sans avoir laissé de profondes meurtrissures, certains analystes —pourtant venus plutôt de la pensée dominante— n’hésitent plus à apporter des éléments de réponse désormais indéniables. Ainsi la sociologue Nathalie Heinich (et il n’est pas indifférent de noter que ce sont des sociologues —de Raymonde Moulin à Heinich en passant par Anne Cauquelin— plutôt que des critiques ou des curators, qui mettent à jour les mécanismes largement pipés régissant les “ Mondes de l’Art ” (2), la plupart de ceux-là étant complètement inféodés au système...) n’hésite t-elle pas à écrire que le mot “ contemporain ”, en Art, “ ne renvoie pas, de fait, à un découpage chronologique (...) mais à un découpage générique ou catégoriel (recouvrant ce qui possède certaines caractéristiques, esthétiques et extra esthétiques) ” (3) . Et elle se livre même (quelle audace !) à une description sommaire de ce qu’elle nomme les “ indices périphériques ” qui discriminent justement cet “ Art contemporain ”.

Mais l’immense majorité des artistes qui, depuis près d’une vingtaine d’années maintenant, se voient refuser leur travail aux portes cadenassées de la réussite institutionnelle, n’ont pas attendu cette timide reconnaissance des faits pour savoir avec quels “ tics ” (en langage châtié: les “ indices périphériques ”) il leur aurait fallu façonner leur Œuvre pour être considérés comme “ contemporains ”. D’abord, faire des “ installations ”, de la vidéo, de la photo... bref, n’importe quoi plutôt que de la peinture décrétée “ ringarde ”: une “ installation ” nulle est, d’évidence, plus “ contemporaine ” qu’un bon tableau. Mais, si l’on s’en tient à la peinture, veiller au format: un tableau nul à dimension raisonnable n’est pas “ contemporain ”; le même en dimensions énorme ou minuscule, l’est, bien évidemment. De même, comme la plupart des artistes “ contemporains ” n’ont rien à dire, autant le faire savoir très largement, l’importance cadastrale et/ou volumétrique de l’ouvre étant devenue synonyme de son importance théorique et historique. En particulier, plus une ouvre s’étalera au sol, et plus elle sera jugée “ contemporaine ”, etc., etc. Encore pire: comme “ les critères d’appartenance à l’Art contemporain sont, pour une large part, des critères “ sociaux ”, c’est-à-dire associés à la personne de l’artiste ou au contexte de production, plus qu’aux caractères proprement plastiques de l’ouvre ”, ainsi que l’écrit joliment Nathalie Heinich (4), comment ne pas mieux dire que ces critères pourtant déjà fallacieux, mais qui, jusqu’à récemment étaient bien discriminants et exclusifs, sont à leur tour de plus en plus “ doublés ” (dans les 2 sens du terme) par d’autres critères qui n’ont plus rien à avoir avec une quelconque rationalité et encore moins avec un quelconque talent ?

Ces nouveaux critères que N. Heinich évoque à demi mots, sont donc plus, dorénavant, de l’ordre d’appartenances —de fait et d’emblée— à des réseaux de castes, ou d’amitiés, voire de mours, ou encore d’obédiences. Ces réseaux, tissés autour de pseudo “ élites ” auto-proclamées —en fait, de simples administratifs à la chance subventionnée et dont “ l’Esthétique relationnelle ” (5) prônée se conjugue en réalité en termes de simples “ relations ”— sont l’aboutissement paroxystique d’une politique qui, partie de bons sentiments, a abouti à une conception typiquement anti “ gauche ” d’un Art ultra élitiste, et donc à la constitution d’un micro-milieu autarcique de décideurs et d’assujettis totalement coupés des plus larges masses, et pour qui tous les coups / coûts sont permis, sans aucune possibilité de critique et encore moins de contrôle. Mais dans ce micro-milieu ou de petits potentats règnent sur de minuscules chapelles (la disproportion entre la micrométrie de celles-ci et le gigantisme de l’intérêt et des crédits qui leur sont accordé étant proprement révoltante...), tous s’accordent de toute façon pour éliminer de leur vocabulaire plastique —et donc de ce qu’ils définissent comme étant, ou pas, de l’ “ Art contemporain ”— des termes comme: sensibilité, plaisir, sens, beauté, poésie, etc.

Mais alors comment se fait-il qu’un Salon comme celui de Marne la Vallée, dont la spécificité était justement que ces mots, honnis souvent ailleurs, y tissaient ici entre eux, années après années, d’innombrables rhizomes formant une des dernières et fragiles barrières face à l’invasion de la vacuité de la dominance, comment se fait-il, donc, que ce “ Salon ” ait abdiqué son titre démocratique pour se courber devant cette nouvelle appellation dictatoriale ?

On connaît pourtant le dévouement indéfectible de l’animatrice de ce “ Salon ”, Marie Jeanne Lataix qui, depuis de nombreuses années, l’a façonné de toute pièce avec tout l’amour qu’elle possède pour l’Art en général, les artistes en particulier, mais aussi pour le public qu’elle continue inlassablement à vouloir associer à cette cause. Des artistes qu’elle choisit, Salon après Salon, justement parce qu’ils s’expriment à travers une matérialité, qu’elle soit picturale ou sculpturale, dessinée ou gravée, avec des apparences figuratives ou abstraites, des formalismes classiques ou novateurs, à la lourde pâte ou à la légèreté diaphane, etc., peu importe, puisque, tous, le font avec des sentiments, du sens, que tous procurent de la joie ou de la mélancolie, provoquent de l’attirance ou de la répulsion, bref, parce que tous ceux-ci jouent avec ces mots tabous, ces mots empreints d’une réelle Humanité, et donc à l’opposé de la désincarnation, de la prétention, de la distance, de cet Art dit “ contemporain ”.

Alors je n’ose imaginer que d’aucuns —persuadés que passer de l’appellation “ Salon ” à celle de “ Symposium international d’Art contemporain ” les ferait passer du niveau de Monsieur Jourdain à celui de Grand Mamamouchi— aient pu influer en quoi que ce soit sur cette décision. Personnellement, je préfère penser que ce choix est plus subtilement subversif...

En effet, tous ces formidables artistes qui, depuis ses débuts, ou au fur et à mesure de son existence (18 ans déjà !), ont constitué le noyau central de ce Salon, tous ceux qui en ont fait sa force mais aussi sa spécificité (allez, ouvrons une longue parenthèse pour en nommer quelques-uns: des peintres comme Habraham Hadad avec ses familles toute en rondeurs et en matière onctueuse, mais dont l’intimité, en apparence sécurisante, recèle en fait un fantastique inquiétant; Marc Giai-Miniet, avec ses scènes de rituels énigmatiques, théâtres kafkaïens où l’Homme se débat entre animalité et spiritualité, réalité et fiction; Ben-Ami Koller et son trait majestueux qui cerne comme personne la pulsion de Vie qui fait vibrer tant les corps que les âmes; Pierre Dessons et son univers sensuel bien que rigoureux; etc. Des sculpteurs, comme Gérard Bignolais et ses empreintes de corps où se lisent les souffrances et les espoirs de l’être individuel comme ceux de l’Être social; Nicole Crestou, dont les terres crues qui forment le plus souvent ses personnages, se délitant avec le temps dans l’eau qui les baigne, nous renvoient pathétiquement à notre propre finitude; André Chabot, pour qui la mort est une compagne fidèle de son travail, mais dont ses “ installations ” —ici justifiées— en détournent, avec un humour noir décapant, les aspects eschatologiques et même théologiques, etc... Il faudrait aussi parler de la fidélité à ce Salon de Maîtres comme Riccardo Licata; du passage de célébrités comme Olivier Debré, Corneille, Bengt Lindström,Vladimir Vélickovic...; des invités d’honneur qui s’y sont succédés comme G. Ferrer, J.M. Pomey, F. Wohlfahrt... et cette année Michel Géminiani avec ses “ Défilés ” où formes / lignes / couleurs / matières, composées / décomposées, rythment l’apparition de corps féminins réels et/ou fantasmés; d’individualités remarquables comme Hermle avec son univers unique mi-sérieux mi-cauchemardesque, Crespin et son humour flamboyant, Agnès Pezeu et ses transparences délicates, Utsumiya et sa persévérante narration,etc., etc...Sans oublier les découvertes prometteuses que l’on peut faire parmi les jeunes talents qui, chaque année, rejoignent les plus anciens; cette année, par exemple, les superbes pastels d’autoportraits et de nus sans concessions d’Emanuelle Perat; les sculptures de Jean Chazy, fines, élégantes et fragiles, à l’image de leur créateur; les paysages comme en deuil de la représentation de Caroline Lejeune; etc. Sans oublier non plus la part de plus en plus active de participations ou de Délégations étrangères; le Venezuela, le Maroc, l’année dernière, la Chine populaire cette année, avec une douzaine d’artistes présentés. Certes ils ne pourront donner à eux-seuls une image exacte de l’état de la création actuelle de cet immense pays —après un long voyage d’étude dans ce quasi continent, M.J.Mondzain (6), y dénombre en effet environ 3 millions d’artistes !— mais ils permettront au moins d’en esquisser la richesse et la diversité qui sont donc bien loin du dirigisme et de la sclérose d’autrefois. Fermons cette parenthèse nécessaire), que tous ces artistes formidables donc, qui continuent, malgré le terrorisme dominant, à s’exprimer avec des ouvres suscitant les qualificatifs exécrés par la dominance et évoqués plus haut, et bien, oui, eux aussi —et c’est là qu’est la dernière subversion de Marie Jeanne Lataix avec cette “ déconfiscation ” d’appellation— sont aussi, à part entière, des artistes de l’ “ Art contemporain ”...

Francis PARENT Critique d’Art (membre de l’A.I.C.A.)
(Préface pour le 19ème S.I.R.A.C. de Nogent sur Marne,Novembre 2000.)
NOTES :
(1) cf., entre autres; Y. Michaud, La crise de l’Art contemporain, PUF 1997.
(2) Howard S. Becker, Les mondes de l’Art, Flamarion 1988.
(3) Nathalie Heinich, Pour en finir avec la querelle de l’Art contemporain, Le Débat 1999.
(4) idem.
(5) Nicolas Bourriaud, Esthétique relationnelle, Presses du réel, 1998.
(6) M.J. Mondzain, Transparence, opacité,Cercle d’Art 1999.
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